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Introduction de la femme à la bûche

Exposition du 22 mai au 5 juillet 2008
Vernissage mercredi 21 mai, à partir de 18h

Avec : Katinka Bock, Rada Boukova, Isabelle Cornaro, Julien Discrit, Francesco Gennari, Gyan Panchal, Bruno Persat.

Lire l'article de Guillaume Gesvret sur mouvement.net

Face à un usage virtuel généralisé qui s’étend aussi bien aux relations sociales qu’aux objets qui nous entourent, certains artistes n’hésitent pas à revenir au matériau de base, en restant au plus près de ses qualités physiques et en portant une attention particulière à son processus de fabrication et d’évolution. Cette pratique primitiviste — entendue comme une approche concrète et archaïque, attentive à ce qui est premier — constitue l’un des points d’ancrage de l’exposition rassemblant ici les œuvres de Rada Boukova, Isabelle Cornaro, Katinka Bock, Julien Discrit, Gyan Panchal, Francesco Gennari et Bruno Persat.


Au premier plan : Katinka Bock, Sechs Prozent Flüchtige Bestandteile, 2007. Anthracite, ensemble 2 : 95 x 36 x 26 cm
A droite : Julien Discrit, Afterglow, 2007. Opale Blanche, 25 x 12 x 10 cm. Œuvre unique. Œuvre produite avec le soutien d'Irmaveplab et le concours de Cruzere Lapidaire, Paris. Courtesy Martine Aboucaya, Paris.
Au fond : Bruno Persat, Distant shores (Moving mountains, dark wood, and books.), 2008. Technique mixte (Bois, résine, sucre glace, ébène, etc..). Courtesy de la galerie extérieure.

Loin de toute nostalgie ou croyance idéaliste d’un retour à la nature, les artistes, endossant davantage le rôle de géologues, minéralogistes ou biologistes, tentent d’actualiser et de revitaliser des fossiles contemporains. Jouant de mouvements anachroniques, ils laissent volontiers visibles les couches de sédimentation du temps et de l’usage qui constituent leurs œuvres .


Isabelle Cornaro, Savane autour de Bangui, et le fleuve Utubanqui, 2003-2007. Arrangement de bijoux sur contreplaqué. Courtesy de l'artiste.


détail

Par l’action directe émise sur les matériaux, les artistes les marquent d’un nouvel historique, compris entre une phase préhistorique (l’élaboration autonome du matériau) et une phase post-historique (l’œuvre, hors d’usage et hors du temps). Cette manière de faire irruption dans la chronologie biologique des éléments s’accomplit dans le désir de toujours mieux saisir le contemporain. Mais si les artistes partagent avec les scientifiques une fascination illimitée pour la découverte, ils ne recensent pas méthodiquement le vivant et préfèrent y injecter un nouveau flux. Dans un monde constamment branché sur haute tension où les informations, les signaux et les influx surabondent, les œuvres font office de modulateurs de courant, de résistances au produit fini et au principe de rentabilité.

Bruno Persat, Distant shores (Moving mountains, dark wood, and books.), 2008.
Technique mixte (Bois, résine, sucre glace, ébène, etc.). Courtesy de la galerie extérieure.



Certaines œuvres, comme celles de Bruno Persat, s’attachent davantage à la mise en valeur d’un procédé. Son travail applique ainsi le principe du Katamari et se gonfle au contact du monde qui l’environne. Une œuvre aimant, accumulateur de particules, dont l’identité est sans cesse ramifiée par les objets qu’elle amalgame. Chez cet artiste, l’inachevé constitue le faire valoir d’une œuvre en vie ; il garantit sa persistance, sa possible évolution.


Gyan Panchal, Sans Titre, 2008. Huitre sur papier de verre, 23 cm de diamètre. Courtesy de l'artiste.


D’autres artistes se mesurent au matériau choisi, explorent leurs vertus et exploitent leurs potentiels. Gyan Panchal revient plus particulièrement sur les procédés de production et de transformation des matériaux. Il applique un geste relevant de l'archaïque à un matériau standard, évoquant ainsi la réconciliation de pratiques antagonistes. Que devient le matériau à l'épreuve de la technique? C'est en frottant un silex sur du papier de verre que l'artiste suggère la possibilité d'une étincelle à venir et revisite dans le même temps l'une des plus anciennes équations physiques. Julien Discrit, quant à lui, fait tailler une opale qu’il expose méticuleusement sous une cloche en verre. La qualité de cette pierre, issue d’un phénomène de cristallisation, diffracte la lumière, scintille, lui conférant une dimension magique voire futuriste. Mais en prenant l’apparence d’une dent humaine, l’œuvre met en marche de manière anticipée son processus de fossilisation et acquiert le statut de relique mise en conservation dans un musée d’histoire naturelle. Dans un dispositif muséal similaire, Isabelle Cornaro jette son dévolu sur des objets chargés émotionnellement, qu’elle transfigure en éléments graphiques ready-made : des bijoux qui redessinent les lignes de paysages de savane africaine, d’après des photos de famille. L’histoire privée et collective — celle de la France colonialiste — se rejoignent pour donner figure à ce qui a existé dans une composition demeurant au final abstraite.


(détail)
Julien Discrit, Afterglow, 2007. Opale Blanche, 25 x 12 x 10 cm. Œuvre unique. Œuvre produite avec le soutien d'Irmaveplab et le concours de Cruzere Lapidaire, Paris. Courtesy Martine Aboucaya, Paris.

Chez Katinka Bock, ce sont les matériaux qui décident de la forme. À l’image de sa pièce dans laquelle un jeune arbre menace en grandissant de faire éclater l’escalier en bois qui le surplombe. Ici, par une intervention minimale sur des pierres d’anthracite, qu’elle creuse pour les rendre complémentaires, l’artiste tente de les humaniser, de les faire littéralement rentrer en relations. Des pierres qui se retrouvent, comme par écho, dotées de pouvoirs magiques, lorsque Rada Boukova, mimant un geste simple, remplit de cailloux un pylône non identifié. La vidéo laisse entendre en fond sonore les bruitages miraculeux, quasi surréalistes, de la chute des éléments. Dans Avendo se stessi come unico punto di riferimento, Francesco Gennari présente en photo un escargot retourné et figé dans de la crème chantilly. Ce geste, à la tonalité d’une cruauté enfantine, prive la pauvre bête de sa gravité. Désormais condamné à être son seul point de référence, l’animal enregistre en vain un mouvement de rotation sur lui-même.
Les pièces exposées dans « Introduction de la femme à la bûche » contiennent la marque immanente d’une stratification temporelle et usuelle. En charge illimitée, elles possèdent cette qualité quasi physique de rayonnement et mettent inlassablement en marche leur propre chronologie.

Géraldine Longueville et Mathilde Villeneuve.

1. Dans Mémoire archaïque de l'art contemporain, littéralité et rituel, (éd. L'Harmattan, 2003) Claude Amey notent que certaines œuvres “soulèvent la question de l’origine de l’art comme un champ ouvert, où le temps se serait ramassé dans une source de mémoire aporétique ». Il définit la notion de littéralité dans l’art contemporain comme notamment des œuvres qui seraient arrivées au terme de « se retourner (…) vers sa provenance, comme si (elles) n’avaient pu advenir qu’à accueillir l’événement antérieur. »

2. Katamari est un jeu vidéo dans lequel un prince de cinq centimètres de haut à pour mission de reconstruire les étoiles, les constellations et la lune, que son père, le roi du cosmos, a accidentellement détruits lors d'une nuit d'ivresse. Pour cela, le petit prince doit faire rouler une boule magique, hautement adhésive, appelée Katamari, afin de collecter des objets de plus en plus gros (d'un dé à coudre à une montagne en passant par des écoliers ou des vaches) jusqu'à ce que cette boule soit assez grande pour devenir une étoile.